Délicieux ou dégoûtant le ragoût de chien? Là ne serait pas la question…

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Flexitarisme, végétarisme, végétalisme, crudivorisme… Autant de « ismes »

existant déjà pour décrire des modes d’alimentation, voire de vie, marqués par des croyances, des actions orientées autour des conséquences sur la santé, l’environnement, le bien-être animal, etc. Mais en voilà un nouveau qui s’ajoute au lot : le carnisme.

Encore un mot d’intello vous me direz.

Peut-être.

Mais je dois avouer que je le trouve intrigant, puisqu’il jette un regard différent sur la façon dont la majorité d’entre nous s’alimentent quotidiennement. Et quoi de mieux que de profiter du passage à Montréal pour une conférence le 18 octobre dernier de l’instigatrice du carnisme elle-même, Melanie Joy (et non Joly), pour en apprendre un peu plus sur le sujet. Petit plongeon dans l’univers du carnisme.

Passons à table

Vous êtes invités à souper chez votre nouveau voisin d’origine étrangère. L’odeur qui embaume la maison est vraiment alléchante. Votre hôte vous invite à passer à table et vous sert ce qui vous a l’air d’un ragoût des plus succulents, parfait pour cette froide soirée d’automne. Vous prenez une, deux, trois bouchées. Une explosion de délicieuses saveurs envahit vos sens encore et encore. Devant tant de bonheur gustatif, vous suppliez votre hôte de vous donner la recette. Il vous répond : « alors, ça vous prend 3 livres de viande extra maigre de… golden retriever. » Votre dernière bouchée passe de travers et le dégoût monte en vous. Votre hôte, qui a vu votre visage changer, s’empresse de vous dire : « mais non, voyons, c’est du bœuf! » Délicieux ou dégoûtant finalement son ragoût? Son humour vous laisse un arrière-goût de réflexion…

Adaptation d’un extrait en anglais de la conférence de Melanie Joy

Professeure de psychologie et de sociologie diplômée de Harvard, madame Joy définit le carnisme comme étant un système invisible de croyances – une idéologie – qui nous conditionne à consommer certains animaux et d’autres pas, sans questionner cet « état de fait ». Mais c’est justement cet « état de fait », culturellement établi, que Melanie Joy, elle, remet en question : pourquoi mange-t-on les soirs d’hiver du ragoût de bœuf et non de chien? Pourquoi se fait-on cuire des œufs de poule pour déjeuner et non de pigeon? Pourquoi sert-on à nos invités un jarret de veau et non des cuisses de chaton? Mais surtout, pourquoi percevons-nous comme étant acceptable la consommation d’animaux point à la ligne? La réponse de madame Joy : parce que mentalement, nous établissons une distinction entre les animaux domestiques et les animaux « comestibles ». Et elle n’est pas la seule à parler de cette catégorisation implicite. En 2000, dans son article « Once you know something, you can’t not know it » – An empirical look at becoming vegan, Barbara McDonald, spécialiste en sciences sociales américaine, montrait que cette distinction est présente même chez les personnes qui se disent attachées à la nature et aux animaux.

Déni, invisibilité, justification : quelques-uns des mécanismes du carnisme

Alors pourquoi cette catégorisation prônée par le carnisme nous « obnubilerait-elle » tous? Madame Joy répond que c’est parce que nous sommes dans l’ignorance. Et cette ignorance découle d’une part du déni collectif qu’orchestre ce système qui exploite les animaux « comestibles » et, d’autre part, de l’invisibilité dans laquelle l’élevage industriel, américain à tout le moins, s’enveloppe. Ce que madame Joy considère comme une idéologie dominante, oppressive et violente, qu’elle compare notamment au sexisme et à l’esclavagisme, nous apprend à ne pas penser aux 124 000 animaux d’élevage tués chaque minute à l’échelle de la planète. Ni à ressentir d’émotions à l’égard du sort réservé à la poule devenue poitrines de poulet à l’épicerie. Le carnisme nous apprend aussi à ne pas penser aux employés d’abattoirs qui subissent des traumatismes tant physiques que psychologiques. Ni même aux conséquences de l’élevage industriel sur l’environnement ou la santé des consommateurs.

Lorsque le voile de l’ignorance se lève à l’occasion sur la réalité de cette industrie, madame Joy cite un troisième mécanisme mis de l’avant par le carnisme, soit la justification par le mythe des 3N : manger de la viande est normal, naturel et nécessaire.

  • Normal, parce que ce sont les croyances de l’idéologie dominante. C’est ce qui nous ferait accepter les pratiques actuelles de l’élevage industriel ou encore opter pour les viandes et volailles « abattues sans cruauté » comme moindre mal, concept complètement contradictoire et tout aussi immoral que de manger du chien selon la professeure.
  • Naturel, parce que c’est l’interprétation de l’Histoire qu’en font les tenants de l’idéologie dominante, sans égard aux autres régimes de nos ancêtres notamment.
  • Nécessaire, parce que cette conception de l’alimentation sert à maintenir l’idéologie dominante en place, bien que l’Academy of Nutrition and Dietetics soit d’avis qu’il est tout à fait possible d’être en bonne santé en optant pour un régime végétarien ou végétalien, qu’on soit un enfant, un adulte ou une personne âgée.

Par conséquent, selon madame Joy, parce que nous regardons le monde avec les œillères culturelles du carnisme, désensibilisés, nous ne sommes pas en mesure de faire des choix éclairés, authentiques et intègres par rapport à nos valeurs quant à ce que nous décidons de manger.

S’identifier pour mieux se sentir interpellé

Madame Joy conclut bien évidemment en nous incitant à contester ces mécanismes du carnisme, à enlever ces œillères pour faire tomber cette catégorisation implicite d’animaux « domestiques » et « comestibles » et à aller au-delà des limites imposées par la notion d’espèce en faisant preuve d’empathie, voire en s’identifiant à ces animaux. Parce que c’est en nous incitant à nous identifier à l’autre, animal d’élevage industriel ou biologique, femme, esclave, que madame Joy souhaite nous insuffler ce désir de justice sociale et environnementale ainsi que renforcer nos moyens d’action personnels.

En guise de digestif

Après ce bref survol de la théorie de madame Joy, une réflexion me reste. On peut voir dans le carnisme une nouvelle forme d’intellectualisation de l’alimentation. On peut aussi y déceler un éclairage tout autre de ce geste que nous posons trois fois par jour. Chacun choisit certes ses croyances, ses valeurs et son niveau d’engagement à l’égard de celles-ci. Mais une chose est sûre : il importe que ces choix ne se fassent pas « par défaut », sans réflexion, mais qu’ils s’effectuent plutôt en connaissance de cause et en toute intégrité, parce que leurs ramifications sont multiples et parfois insoupçonnées.

Pour nourrir la réflexion

  • Carnism Awareness and Action Network. https://www.carnism.org/
  • Joy, Melanie. (2010). Why we Love Dogs, Eat Pigs and Wear Cows. San Francisco: Conari Press.
  • Carnism: the Psychology of Eating Meat. Conférence de Melanie Joy. https://www.carnism.org/carnism-presentation-video

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